A des degrés divers, tous les pays impliqués dans le conflit mondial ont expérimenté l'inflation des prix et ont connu des difficultés monétaires après la cessation des hostilités. C'est qu'en effet, la guerre va mettre fin au régime d'étalon-or, lequel avait été paré de toutes les vertus, en particulier de celles de permettre une grande stabilité des prix et d'assurer l'ajustement automatique des balances de paiements.
Toujours est-il que l'immédiat après-guerre fut dominé par la préoccupation de juguler les tendances inflatoires. Dans cette mesure, on découpera l'ensemble de la période 1918-1940 en quatre sous-ensembles :
Ajoutons, pour terminer de planter le décor, que la Wallonie et la Belgique ont connu pendant la période considérée deux dépressions : l'une en 1920-21 et l'autre, nettement plus grave, qui survient en 1930 après le krach boursier d'octobre 1929 aux Etats-Unis.
Développement de la périodisation
La stabilisation monétaire
Quelques chiffres suffisent à donner la mesure de l'inflation potentielle qui existait en Belgique une fois les hostilités terminées : la quantité totale de billets était passée de 1.007 millions en 1914 à 5.775 millions à la fin de la guerre, tandis que la monnaie scripturale augmentait de 80 % durant la même période. Parallèlement, le produit national, évalué à prix constant, diminuait d'un peu plus de moitié. A noter également que continuaient à circuler des marks allemands et ce, pour un montant estimé à 2,6 milliards.
Dans un premier temps, un arrêté royal daté du 9 novembre 1918 obligea les détenteurs de marks à les déposer contre remboursement en monnaie nationale. Le 7 décembre 1918, un arrêté ministériel organisa l'échange sur base d'un taux de conversion de 1,25 FB pour une unité de la monnaie allemande (parité qui était celle fixée par l'occupant en 1914). L'opération, programmée sur six jours, traîne en longueur. Pendant ce temps, les spéculateurs eurent le loisir de se procurer des marks fortement dépréciés à l'étranger et de les échanger ensuite contre des francs, en réalisant au passage des gains appréciables (23).
Par suite de ces fraudes, mais aussi de ce que la créance en marks de l'Etat belge ne fut plus honorée, la Réforme monétaire aboutit à accroître la masse monétaire au lieu de la diminuer. C'est ainsi que d'octobre 1918 à juin 1919, le total des engagements de l'Institut d'émission passa de 6,419 milliards à 7,224 milliards de francs. Le danger d'une inflation ouverte était donc bel et bien présent. D'un côté, le gonflement des moyens de paiement pouvait servir à financer une demande réprimée pendant la guerre. De l'autre, l'offre, bridée par les destructions de l'appareil productif survenue pendant le conflit, ne pouvait croître que très progressivement.
Sur base du diagnostic qui vient d'être posé - mis à part des transferts massifs de l'Allemagne au titre des réparations de guerre, ce qui était et s'avéra une illusion -, la seule voie possible pour résorber le déséquilibre inflationniste consistait à tenir en laisse la demande interne et le volume de la circulation monétaire tout en accélérant la reprise de l'activité économique.
Malheureusement, si les autorités politiques et monétaires ont fait plusieurs pas dans cette direction, elles restaient également attachées à la parité-or du franc telle qu'elle existait avant 1914 et ne rêvaient que d'y retourner, ce qui impliquait une déflation sévère et était incompatible avec un développement économique accéléré.
A partir de l'occupation de la Ruhr, le 11 janvier 1923, par les troupes franco-belges, la position du franc belge commence à s'effriter. Un an plus tard, il aura perdu un peu plus de la moitié de sa valeur par rapport au dollar. Il s'ensuivit des sorties de capitaux considérables. Parallèlement, le niveau des prix tendait à monter : l'indice des prix était de 366 en juin 1922. En septembre, il se situait à 371 avant de passer à 384 en décembre. La hausse s'accéléra ensuite fortement, surtout à la fin de 1923 et au premier trimestre de 1924.
Au printemps 1925, la Grande-Bretagne revenait à la parité-or du sterling d'avant la guerre. En Belgique, un peu plus tard, le 17 juin 1925 se formait le gouvernement Poullet- Vandervelde, exemple unique d'une coalition groupant socialistes et démocrates-chrétiens, mais qui tiendra à peine plus de six mois, soit jusqu'au 8 mai 1926. En cause précisément son incapacité à mener à bien la stabilisation monétaire tout en reprenant les thèses "orthodoxes" sur la nécessité du retour à la parité-or du franc belge (24)
. Le 25 mai 1926, se formait un gouvernement d'union nationale, dans lequel figurait le vice-gouverneur de la Société générale, E. Francqui. Le 16 juillet, ce gouvernement obtient les pleins pouvoirs pour six mois afin de mettre en oeuvre la stabilisation monétaire. Cette dernière prit la forme d'un plan - nommé plan Francqui - qui s'articulait autour de quatre éléments essentiels :
Le "plan Francqui" fut en fait une réussite. Certains pensaient - par exemple A. Janssen ou encore Van Zeeland - que le taux de change choisi était trop faible. La critique est injustifiée parce que la parité retenue correspondait au cours de marché effectivement observé. Plus fondamentalement, la fixation de la nouvelle parité du franc mettait fin à huit années de taux de change flottants, expérience à partir de laquelle Léon Dupriez a pu dire que "les changes fluctuants de 1919 à 1927 [...] révèlent l'instabilité foncière du régime et son asservissement aux spéculations" (25).
L'emballement financier
A partir de 1926, l'économie mondiale connut un boom, une période de surchauffe qui devait se terminer par le krach boursier d'octobre 1929. D'une manière générale, l'activité économique réelle était très soutenue, mais pas au point de prendre un caractère frénétique. Par contre, le marché boursier, tout spécialement aux Etats-Unis, était en proie à la spéculation la plus débridée : aussi, pour se limiter à ces deux exemples, l'indice Dow Jones des valeurs industrielles passait de l'indice 191 au début de 1928 à 881 en septembre 1929, soit un doublement en moins de deux ans; le nombre moyen d'actions échangées sur la bourse de New-York était, en 1929, de 4.277.000. En langage moderne, il y avait donc bien une bulle spéculative, qui éclata dans la dernière quinzaine d'octobre, en particulier lors du fameux "jeudi noir" (24 octobre), suivi par le "mardi noir" (29 octobre), où 16,4 millions d'actions sont échangées en un seul jour, ce qui représente un record qui ne sera plus dépassé pendant 40 ans (26).
En Belgique, tout comme à l'étranger, la période 1926-1929 est marquée par une véritable fièvre financière et spéculative, ce dont témoignent à suffisance les faits suivants :
Parallèlement - c'est un des effets de la stabilisation monétaire -, des importations massives de capitaux se produisent.
La "grande déflation"
Comme l'indique le tableau 7, l'indice de la production industrielle belge (en l'occurrence, à 60 % une production wallonne) commence à baisser en 1930. C'est l'entrée dans la crise proprement dite.
Tableau 7. Deux indicateurs macroéconomiques de la Belgique
| Production industrielle | Prix à la consommation | |
| 1925 | 106 | 518 |
| 1926 | 113 | 618 |
| 1927 | 125 | 786 |
| 1928 | 135 | 820 |
| 1929 | 134 | 875 |
| 1930 | 130 | 874 |
| 1931 | 116 | 798 |
| 1932 | 101 | 720 |
| 1933 | 106 | 705 |
| 1934 | 109 | 666 |
| 1935 | 122 | 655 |
Source : BNB
L'année 1930 coïncide avec la mise en place d'une politique de déflation, c'est-à-dire de baisse du niveau des prix obtenue en diminuant la demande globale, par des gouvernements reposant sur des coalitions entre chrétiens et libéraux. Une telle politique se traduit, sur le plan budgétaire, par une diminution des dépenses et par un accroissement de la fiscalité. Quant à la politique monétaire, elle prend un caractère restrictif et aboutit à une hausse des taux d'intérêt.
La déflation sera poursuivie pendant cinq ans, mais se heurtera à des problèmes de plus en plus graves. Dans un premier temps, elle suscite de vives réactions et luttes sociales, comme la grève des mineurs en 1932. Surtout avec l'abandon de l'étalon-or par la Grande-Bretagne en 1931 et la dévaluation de la livre sterling - l'abandon des "chaînes d'or" pour reprendre l'expression de Keynes -, le franc belge devient manifestement surévalué et la balance commerciale se détériore. Rien n'y fait cependant, imperturbablement, comme le comportement de l'indice des prix à la consommation du tableau 7 le montre bien, la politique de baisse du niveau des prix se poursuit.
Cependant, en 1934, l'impasse est totale. Deux alternatives émergent au même moment : d'un côté, la dévaluation proposée par l'Ecole de Louvain avec Léon Dupriez; de l'autre, le "plan du travail" adopté à Noèl 1933 et défendu par H. De Man et le Parti Ouvrier Belge, plan qui était basé sur la réalisation d'une politique "keynésienne" avant la lettre, de relance économique et qui, en tout cas dans le chef de De Man, devait s'accompagner également d'une dévaluation (27).
La dévaluation du franc et ses suites
Le 25 mars 1935, le franc belge est dévalué de 28 % - chiffre calculé par Léon Dupriez sur base d'une comparaison des prix anglais et des prix belges. La mesure est prise par un gouvernement tripartite groupant libéraux, chrétiens et socialistes. Il est présidé par Van Zeeland, qui affirme dans sa déclaration gouvernementale que "ce cabinet [...] entend poursuivre, dans une situation nouvelle, une politique s'inspirant de principes différents de ceux qui ont été mis en avant et en assurer la réalisation par des méthodes neuves. Son mot d'ordre est : la rénovation économique du pays".
En pratique, l'expansion économique sera recherchée par des méthodes de stimulation de la demande globale, notamment des dégrèvements fiscaux et une relance des commandes publiques. En plus, on tente, dans une certaine mesure, d'accroître le pouvoir d'achat de la grande masse de la population en liant l'évolution des salaires à l'index des prix et en permettant la récupération des pertes antérieures dues à la politique de déflation.
Tableau 8. Production industrielle et prix à la consommation
| Production industrielle | Prix à la consommation | |
| 1935 | 122 | 655 |
| 1936 | 132 | 685 |
| 1937 | 144 | 735 |
| 1938 | 130 | 761 |
| 1939 | 139 | 770 |
Source : BNB
Le tableau 8 permet de constater deux phénomènes importants : d'une part, l'abandon de la politique de déflation qui se marque dans la hausse continue de l'index; d'autre part, le succès de la politique économique poursuivi, mis à part le recul de 1938.
Grande Dépression" et régulation
Les théories explicatives
La Grande Dépression ("Great Depression") des années trente a été d'une ampleur et d'une durée véritablement exceptionnelles. Si l'on se réfère aux Etats-Unis, en particulier au Produit National Brut (PNB) en dollars constants, on aboutit à la conclusion que le PNB a diminué de 31,8 % entre 1929 et 1933. De plus, il faudra attendre 1940, soit plus de dix ans, pour que le revenu national retrouve son niveau de 1929.
Les explications de la Grande Dépression sont innombrables : monétaristes parce que fondées sur une diminution brutale de la masse monétaire (M. Friedman), "cyclique" parce que caractérisées par la superposition de trois mouvements conjoncturels : Kondratieff, Juglar et Kitchin (Schumpeter), keynésiennes, i.e. centrées sur les diminutions exogènes de la demande globale (Temien), réelles, etc. On privilégiera ici un schéma fondé à la fois sur la considération des facteurs réels et monétaires et cohérent par rapport au modèle explicatif proposé au début de cette étude.
Voyons d'abord les aspects financiers. Pour ce faire, on se référera au concept de surendettement de I. Fisher. Les années vingt sont marquées par un surendettement des agents économiques, ce qui stimule la demande et la croissance économique tout en entretenant des mouvements purement spéculatifs. Il arrive cependant un moment où l'endettement devient trop lourd - ce point est atteint en 1929. Les agents doivent donc réduire leurs dettes : pour les entreprises, cela signifie diminuer leurs investissements, pour l'Etat ses dépenses et, pour les particuliers, leurs dépenses de consommation. Il en résulte une réduction de la demande globale suivie d'une baisse des prix. Celle-ci alourdit cependant la dette réelle, ce qui pousse les agents à se désendetter davantage et contracte encore la demande globale en générant ainsi un processus cumulatif de dépression qui ne pourra s'interrompre qu'après que le mouvement de hausse de la dette réelle ait été stoppé. Alors, et alors seulement, la reprise économique pourra s'opérer.
Pour ce qui concerne le régime d'accumulation, tout spécialement dans des pays comme les Etats-Unis, la croissance avait été portée tout au long des années vingt par d'importants gains de productivité ainsi que par une extension considérable de la production de biens de consommation durables. Au total, ces années sont caractérisées par la présence d'un régime d'accumulation intensive.
Par contre, si le type de régulation évolue nécessairement, il reste malgré tout fondamentalement concurrentiel. De ce point de vue, il faut noter que :
On peut en conclusion définir la crise des années 1930 comme une crise structurelle dans la mesure où se développe une non-correspondance entre le régime d'accumulation intensive et les formes institutionnelles et le mode de régulation qui, eux, restent concurrentiels.
Et la Belgique ?
Le schéma qui vient d'être esquissé vaut-il pour la Belgique ? La réponse à cette question est positive à condition d'ajouter aussitôt : partiellement. En effet, d'un côté, on doit bien admettre que la période 1910-1930 n'a pas été marquée par des accroissements spectaculaires de la productivité et que très probablement, le mode de développement est resté ce qu'il était avant la première guerre mondiale. Toutefois, si l'on se réfère à l'indice synthétique annuel construit par I. Cassiers - malhereusement limité à certaines branches industrielles -, on peut déceler une accélération des gains de productivité entre 1920 et 1930 par rapport à la période antérieure à 1914, accélération suivie d'un net ralentissement durant la décennie suivante (28).
De l'autre côté, on constate des évolutions significatives des formes institutionnelles, spécialement pour ce qui concerne la force de travail. En premier lieu, l'immédiat après-guerre enregistre une forte augmentation du taux de syndicalisation : c'est ainsi que le nombre d'ouvriers syndiqués passe de 213.000 en 1913 à 930.000 en 1920. Ensuite, les premières commissions paritaires voient le jour en 1919 dans les secteurs des mines et de la sidérurgie. Quatorze autres commissions seront ensuite créées entre 1919 et 1922. Leurs compétences s'élargiront pour couvrir toutes les questions relatives au travail et notamment les conventions collectives entre patrons et syndicats. Parallèlement se produisent des modifications de la législation sociale :
Les évolutions régionales
Mentionnons, sans pouvoir accorder à ce phénomène toute l'importance qu'il mérite, la structuration d'une bourgeoisie industrielle spécifiquement flamande au sein du Vlaams Economisch Verbond (VEV) en 1926. Comme l'écrit M. Quévit, "pour la première fois depuis l'indépendance, un groupe d'agents économiques, structuré et organisé, se définit en vertu d'une appartenance régionale alors que, jusqu'à ce moment, le champ institutionnel et géographique de l'organisation de l'économie était régi dans un cadre "unitaire et national"".
Le tableau 9 permet de voir comment se comporte l'emploi ouvrier et total dans le secteur manufacturier.
Tableau 9. Evolution régionale de l'emploi 1910-1937
| Emploi ouvrier | Emploi total | |||||||
| valeurs absolues | pourcentages | valeurs absolues | pourcentages | |||||
| 1910 | 1937 | 1910 | 1937 | 1910 | 1937 | 1910 | 1937 | |
| Provinces wallonnes | 422293 | 395315 | 51,9 | 41,4 | 468922 | 443752 | 49,5 | 40,9 |
| Provinces flamandes | 251124 | 365138 | 30,9 | 38,3 | 312180 | 412306 | 33,0 | 38,0 |
| Brabant | 139645 | 193647 | 17,2 | 20,3 | 165565 | 229635 | 17,5 | 21,1 |
Source : La Wallonie. Le Pays et les Hommes, t. II, p. 215.
Il apparaît nettement que l'emploi dans l'industrie, quelque soit l'indicateur retenu, diminue en Wallonie entre 1910 et 1937. Ainsi la tendance déjà signalée et perçue au début des années nonante du XIXe siècle se renforce-t-elle entre les deux guerres.
Les trois décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale ont vu un développement sans précédent de l'économie mondiale, en particulier des pays industrialisés. Par exemple, entre 1950 et 1975, le revenu par tête dans les pays développés s'est accru en moyenne de 3 % par an (3,4 % même dans les années soixante). Deux autres phénomènes dominent également la période : la croissance parallèle du stock de capital et de la productivité du travail d'un côté; la hausse progressive mais quasiment ininterrompue des salaires réels de l'autre. Il n'est dès lors pas étonnant que ces trois décennies aient été qualifiées - l'expression est de J. Fourastié - de "trente glorieuses".
Cependant, si les "faits stylisés" - forte croissance, augmentation des salaires réels, accumulation du capital et progrès technique - ne prêtent guère à discussion, il n'en va pas de même de leur explication. C'est pourquoi on utilisera à nouveau le modèle qui a été développé au début de cette contribution pour proposer un schéma explicatif de l'ensemble de la période (29).
Un mode de développement intensif
D'une manière générale, on peut caractériser la période postérieure à 1945 par la présence d'un mode de développement intensif avec consommation de masse. Plus précisément, un tel mode représente l'articulation
L'accumulation intensive
Le régime d'accumulation typique des trente glorieuses est à dominante intensive, ce qui signifie, on le rappelle, que la croissance s'opère en intégrant le progrès technique dans les générations successives de moyens de production. Par la force des choses, son étude se déroule sur un plan mathématique. Deux conclusions essentielles s'en dégagent :
Les formes institutionnelles
Par rapport aux périodes antérieures, des modifications sensibles affectent les formes institutionnelles. La monnaie devient un simple signe de valeur et est donc dématérialisée. Ceci a une double conséquence :
Par ailleurs, la fixation du salaire échappe aux mécanismes purement concurrentiels et la détermination de son niveau résulte d'une négociation collective, tandis que se développe un véritable salaire indirect via l'organisation d'un système d'assurances sociales. De la sorte, les variations du salaire sont, dans une large mesure, déconnectées des variations du taux de chômage qui cesse ainsi de jouer le rôle de régulateur ultime du marché du travail.
In fine, on assiste à un mouvement généralisé et régulier de hausse des revenus salariaux. Dans la problématique adoptée, ce mouvement de hausse est l'effet avant tout de la mise en oeuvre d'un rapport de forces favorable aux travailleurs et est permis par des modifications institutionnelles dans les conditions de formation du salaire.
Une régulation keynésienne
La régulation correspondante donne toute sa place au rôle de l'Etat et elle peut être qualifiée de keynésienne. Ses traits fondamentaux sont au nombre de trois :
moyennant l'utilisation de cinq familles d'instruments : la politique budgétaire; la politique monétaire; la politique des taux de change; la politique des contrôles directs des prix et des revenus; les réformes du cadre institutionnel (nationalisations, lois sur la concurrence, etc.).
Plus fondamentalement, dans la mesure où Keynes propose, dans la Théorie Générale, tout à la fois une politique de plein emploi et une meilleure répartition des revenus en faveur du travail, il présente un authentique compromis institutionnel entre forces sociales. D'où l'affirmation que la régulation keynésienne constitue un événement du système d'hégémonie propre aux formations sociales de l'après-deuxième guerre mondiale.
Enfin, l'instauration d'une régulation keynésienne transforme profondément le cycle économique en le "surdéterminant" politiquement, ce qui veut dire qu'à la différence du cycle concurrentiel, classique, le cycle keynésien résulte pour une bonne part des conflits relatifs aux politiques économiques mises en oeuvre. C'est bien pourquoi on peut qualifier, avec M. Kalecki, les fluctuations des trente glorieuses de cycles politiques ("political business cycles").
Les spécificités belges
Il faut maintenant se demander si - et dans quelle mesure - la réalité belge se coule dans le modèle qui vient d'être esquissé, ce qui nécessite de se pencher sur la combinaison particulière du trinôme formes institutionnelles/accumulation intensive/régulation keynésienne.
Rapport salarial et gestion de la monnaie
Voyons d'abord le mode de fixation du salaire. Durant l'occupation, des représentants du patronat et des syndicats, avec l'aide de techniciens, avaient élaboré un projet d'accord de solidarité sociale, mieux connu sous le nom de pacte social. Ce document recommandait, à la Libération, de prendre plusieurs mesures d'urgence :
Ces différentes propositions allaient être au centre des discussions de la Conférence Nationale du Travail, qui se réunit dans un climat social tendu le 16 septembre 1944. Un accord de principe se réalisa rapidement. Pour ce qui concerne les modalités d'application, les étapes furent les suivantes :
Il faut également ajouter qu'à partir de 1947 - date où le Ministère des Affaires Economiques reprit la publication de l'indice des prix de détail -, la liaison des salaires à l'index devait entrer progressivement dans les faits par le biais de conventions collectives négociées dans les Commissions paritaires.
Compte tenu de ces éléments, on peut conclure que le mode de détermination des salaires s'est profondément modifié après 1945 en Belgique, qu'il a pris un caractère administré et échappe ainsi aux mécanismes purement concurrentiels.
Ainsi qu'on l'a déjà souligné, le cours forcé, c'est-à-dire l'inconvertibilité en or du papier-monnaie, s'est imposé après 1945 dans les différents pays. C'est également ce qui s'est passé en Belgique à partir du 1er mai 1944. Une réserve toutefois : le 28 novembre 1956; un projet de loi relatif au statut monétaire de la Belgique était déposé et prévoyait que le Roi pouvait mettre fin à la dispense accordée à la Banque Nationale de ne pas rembourser ses billets contre de l'or. Apparemment, il s'agissait d'un retour à la convertibilité interne. Fort heureusement, cette disposition ne fut jamais appliquée, mais il n'empêche qu'elle est très révélatrice des préoccupations des dirigeants de la Banque Nationale.
Un type de régulation non keynésien
Pour caractériser le type de régulation qui prévaut dans la Belgique d'après guerre, il faut aller au-delà de la simple considération des mesures de politique économique et aborder l'étude des systèmes de politique économique. Une telle étude nécessite de prendre en considération la succession des conjonctures politiques ainsi que les fondements théoriques des politiques poursuivies. On se contentera ici de donner les résultats essentiels (30). Jusqu'en 1960, le système de politique économique dominant ne relevait pas de la régulation keynésienne et se caractérisait de la manière suivante :
On peut regrouper ces comportements sour le terme de politique d'accompagnement de la conjoncture et montrer que trois influences principales ont contribué à la façonner. Sa source théorique d'abord est à chercher dans les analyses de Léon Dupriez. Notable également, mais à un niveau plus immédiat, est l'influence de la Banque Nationale, très attachée à la stabilité des prix internes et du franc et dont les conceptions relèvent de la croyance en un lien rigide entre l'accroissement de la masse monétaire et la hausse des prix. Enfin, il faut constater que les conceptions keynésiennes en matière de soutien de la demande globale n'ont pénétré que très lentement parmi les formations partidaires et cela, même si l'objectif de plein emploi de la main d'oeuvre faisait l'objet d'un consensus général.
Toujours est-il qu'il faudra attendre le début des années soixante pour que la "politique d'accompagnement" mise en place à la Libération disparaisse en tant que système et cède la place à un système de politique économique relevant de la régulation keynésienne.
Une accumulation déséquilibrée
Une analyse économétrique (31) de la croissance belge fondée sur un modèle bissectoriel fait apparaître deux enseignements majeurs : 1. le mode d'accumulation présente un caractère profondément déséquilibré, ce qui se traduit par un développement inégal des deux grandes sections de la production sociale; 2. seule la section productrice des biens d'investissement connaît une accumulaiton intensive et ce après 1960 de surcroît.
Léon Dupriez avait déjà remarqué au début des années cinquante que la Belgique était devenue un pays de "hauts salaires". L'estimation économétrique d'une fonction du salaire nominal (32) corrobore cette observation et permet de dégager plusieurs résultats instructifs :
Synthèse
La réunion des résultats précédents permet de dresser une périodisation plus fine du développement de la Belgique entre 1944 et 1975 :
C'est donc à partir de 1960 que l'on peut observer une correspondance entre les trois niveaux - formes institutionnelles, régulation et régime d'accumulation - qui définissent le mode de développement intensif. C'est aussi à ce moment - on va le voir - que la croissance belge s'accélère.