La Politique Economique
pendant les années de l’après-guerre
(Capitalisme monopoliste d’Etat et demande globale)
Il est désormais courant, après Fourastié, de donner aux décennies de l’après-guerre le nom de "Trente glorieuses". On évitera dans ce cours de reprendre trop souvent cette expression commode mais très discutable. D’abord les années auxquelles il est fait ainsi allusion ne sont pas trente mais vingt. C’est en 1949-1950 que le niveau de la production intérieure brute, dans les pays capitalistes d’Europe, retrouve le niveau qu’elle avait atteint en 1938, et c’est à partir de 1968 qu’apparaissent plusieurs phénomènes révélateurs de ce que le système capitaliste est à nouveau en crise. Les difficultés économiques ayant suivi l’augmentation du prix du pétrole, en 1973, ne furent que la ponctuation ultime de tout un ensemble de faits critiques, à l’œuvre dès 1968. Ensuite, au cours de cette période réputée glorieuse, des guerres coloniales meurtrières ont eu lieu. Citons celles de l’Indochine, de l’Algérie ou du Viêt-Nam. L’apartheid, en ce temps-là, se porte bien en Afrique du Sud et les capitaux investis dans ce pays, ceux notamment d’origine américaine, évitent de faire de la politique. Enfin, s’il est vrai que la richesse économique s’est fortement accrue pendant ces années, les catégories sociales défavorisées n’en ont pas bénéficié naturellement et spontanément. Il leur a fallu se battre, de manière obstinée et répétée, pour en obtenir quelques parts, minimes et toujours remises en cause. De grandes poches de pauvreté ont longtemps subsisté dans les taudis des centres, dans les périphéries urbaines ou dans les campagnes pauvres, en France notamment. Des populations nombreuses ont immigré dans les pays en voie d’enrichissement, mais tout en transitant pendant de longues années par des bidonvilles insalubres et misérables. En bref, s’il s’est produit pendant cet intervalle un mouvement de croissance économique globalement remarquable, dans les pays développés et dans le monde, il apparaît que ce mouvement fut profondément inégalitaire dans son principe et dans ses effets, conformément à la logique de fonctionnement du capitalisme.
Les fonctions macro-économiques à rendements d’échelle constants ne font évidemment pas mention de ces phénomènes, puisqu’elles visent à justifier, au contraire, que tout le revenu est réparti conformément à la justice économique, qui serait intrinsèque au marché capitaliste. Chaque facteur, selon cette représentation, est rémunéré en fonction de sa productivité marginale (facteur supposé objectif), et les rémunérations épuisent le revenu (aucun groupe social n’aurait la possibilité de s’approprier un quelconque surplus économique). Or, tout en évitant, s’il est possible, de procéder par dénigrement systématique, on peut s’efforcer d’observer la société capitaliste avec d’autres lunettes que celles de l’apologie. Les " trente glorieuses " n’ont pas été, au sens que suggère l’expression, ce paradis perdu collectif qu’il conviendrait aujourd’hui de retrouver. Elle est d’ailleurs révolue désormais.
Cadrage statistique
Il paraît néanmoins intéressant de l’étudier et de la caractériser pour mieux comprendre, par différence, ce qui se passe aujourd’hui et de quelle proximité économique et sociale le temps présent est issu. Pour étudier cette période sous l’angle de la politique économique, on procède en premier lieu au cadrage statistique et graphique de variables macro-économiques significatives de l’intervalle. Indépendamment de préoccupations théoriques, il paraît utile, en effet, de prendre intellectuellement appui sur quelques ordres de grandeurs. On se propose donc de retracer le profil économique de l’intervalle à l’aide des indicateurs suivants (production, prix à la consommation, salaires, investissements, emploi, chômage, solde extérieur, taux de l’intérêt, solde budgétaire).
Régime de politique économique
Le sujet du présent chapitre est la politique économique de la demande globale. En effet, la politique économique est une pratique sociale de nature historique, évolutive, datée, institutionnellement circonscrite. C’est ainsi, en tout cas, que l’observation immédiate conduit à la percevoir. A telle époque correspond une "structure donnée de politique économique" et à une autre époque économique, c’est une autre structure qui prévaut en ce domaine, un autre ensemble de traits dominants de cette pratique. Cette remarque conduit à introduire dans la présente leçon la notion de "régime de politique économique" proposée par Lordon (1997). L’un des avantages de cette notion est de permettre de rendre compte d’un idéal-type (en l’occurrence, la politique économique de la demande globale) tout en préservant la possibilité d’analyses différenciées autour de ce type, par zone économique ou par pays.
Les degrés de liberté de la politique économique
Cela dit, une interrogation subsiste : dans le cadre d’une longue phase de croissance économique, quels sont les degrés effectifs de liberté (et donc d’efficacité) de la politique économique ? Cette dernière est-elle la pratique sociale qui construit la croissance ou est-elle celle qui accompagne la croissance ? Le traitement de la politique économique diffère évidemment en fonction de la réponse apportée à cette question. Si la politique économique construit la croissance, elle peut la détruire tout aussi bien. Les décisions de politique économique sont de première importance. La théorisation et les méthodes de la politique économique acquièrent alors un statut primordial. Un homme tel que Tinbergen se rattache à cette conception, de même que toutes celles et tous ceux ayant considéré que la politique économique permettrait le lissage définitif des cycles, le "fine tuning" absolu.
Si, au contraire, la politique économique ne fait qu’accompagner la croissance, l’importance des décisions de politique économique est moindre. En tant que procédure de réglage conjoncturel, l’efficacité de la politique économique serait, dans ces conditions, de deuxième ordre. Il y aurait d’une part, un trend structurel de croissance, orienté à la hausse ou à la baisse sur plusieurs décennies, et d’autre part des interventions conjoncturelles effectuées à la marge et de second rang. Cette interrogation est tout à fait actuelle et concrète. Lorsque l’actuel Premier ministre (M. Jospin) se félicite des effets heureux de sa politique économique sur le taux de chômage, on peut penser que ses adversaires politiques se disent que, à sa place, ils se féliciteraient dans les mêmes termes des effets heureux de leur politique économique. Sous-entendu : il existerait aujourd’hui un trend général de croissance, dont on ignore la puissance et la durée, mais qui serait la véritable cause de la réduction observable du chômage. Cela dit, ce sous-entendu est-il légitime ? On a vu, au cours d’une précédente leçon, que les conservateurs britanniques, après la première guerre mondiale, avaient fortement et durablement perturbé l’économie de la Grande-Bretagne en pratiquant une politique économique relevant, selon les termes même de Keynes, d’une " orthodoxie insensée ". La politique économique ne serait donc pas aussi vaine et futile qu’on pourrait le penser à première vue. Il y aurait des choix possibles à ce niveau, de réels degrés de liberté, entraînant des conséquences parfois irréversibles.
Quoiqu’il en soit, au delà d’une éventuelle querelle d’attribution des mérités de telle ou telle situation économique, querelle qui relève du jeu politique normal, les deux questions auxquelles on convient de s’arrêter sont les suivantes : 1) Si la politique économique n’est qu’une pratique de second rang, cela ne signifie-t-il pas qu’elle est largement prédéterminée ? Un gouvernement a-t-il la possibilité de conduire la politique économique qu’il veut ? 2) Dans le cas d’une réponse négative à cette dernière question, vient alors le prolongement suivant. Pour desserrer les contraintes pesant spontanément sur la politique économique conjoncturelle que peut décider un gouvernement, ce dernier ne doit-il pas mettre en œuvre une politique économique structurelle, visant à corriger ou à intervenir au cœur même des processus de croissance ? Ne serait ce pas à ce niveau, essentiel, que pourrait surtout s’exprimer le volontarisme des politiques ?
Relativement aux questions qui viennent d’être soulevées, la leçon 3 (le cours en général) repose sur les choix théoriques suivants. Selon notre interprétation, la politique économique conjoncturelle est largement déterminée par les évolutions structurelles de long terme. Elle s’inscrit dans ces grandes phases d’expansion et de récession qui rythment la vie économique des sociétés capitalistes depuis les débuts du capitalisme industriel et dont Kondratieff a, le premier, cherché à rendre compte. Les politiques économiques de la demande globale ont pris place dans la phase d’expansion du Kondratieff ayant suivi la deuxième guerre mondiale. Il paraît donc important de comprendre les mécanismes économiques fondamentaux, structurels, de cette longue phase de croissance pour montrer comment les politiques économiques de la demande globale en ont été la manifestation phénoménale en même temps que la procédure macro-économique d’accompagnement.
Mais encore convient-il que la politique économique mise en œuvre prenne place dans le cadre d’une interprétation correcte de la croissance. C’est pourquoi, après une section consacrée au cadrage statistique, on évoque (deuxième section) quelques "grandes explications" ayant été avancées au cours de l’intervalle relativement aux ressorts fondamentaux de son déroulement. Ce sont des théories de la croissance. Apparemment éloignées de la politique économique, qui est centrée sur les déséquilibres de court terme, elles permettent cependant d’en interpréter l’orientation générale. On verra dans quelle mesure les théories que l’on évoquera ont été favorables à la politique économique de la demande globale.
Il existe cependant un fait, aussi amusant que rassurant, à savoir que les théories d’un phénomène ou d’un ensemble de phénomènes prennent d’autant plus de consistance et de poids de vérité que les phénomènes par elles concernés sont révolus ou tendent à l’être. De la réalité ambiante, les théories ne voient bien souvent que l’a posteriori. Ou, dit d’une autre manière, la chouette de Minerve continue de ne se lever qu’à la nuit tombée. C’est donc sans illusion excessive que la troisième section de la leçon est consacrée à l’exposé de l’idéal type (ou régime) des politiques économiques de l’intervalle et de leur axe directeur, la demande globale dans un cadre national indépendant du reste du monde.
1. Le cadrage statistique de l’intervalle
Il existe aujourd’hui des données statistiques de grande qualité, qu’il s’agisse de bases établies sur longue période ou de publications en provenance d’organismes nationaux (INSEE, Rapports annuels sur les Comptes de la Nation, Annuaires rétrospectifs de l’INSEE, base REXECODE) et internationaux (OCDE, ONU, FMI, BIT, EUROSTAT). La compilation de ces données pour le cours est cependant une opération lourde dans laquelle on ne s’est pas engagé. Pour cette documentation (dont l’accès est aujourd’hui payant et généralement situé hors du budget d’un département dans une université publique), on renvoie aux ouvrages déjà mentionnés ainsi qu’à divers livres parus dans la série Economie de la collection Points, éditée par "Le Seuil" (Généreux (E 36 et E 37), Carré, Dubois, Malinvaud (E 19), Barou, Kreizer (E 22)). Les statistiques et graphiques reproduits ci-après ne sont que des indications sur les faits de l’intervalle. D’autres ouvrages peuvent être utilisés à ce propos comme par exemple celui de Burda Wyplocz, déjà mentionné, celui de Christian Saint Etienne (Financement de l’Economie et Politique Financière, Hachette supérieur, 1990), comprenant des séries statistiques calculées sur l’intervalle 1970-1988, celui d’Angus Maddison, The World Economy in the XXth century, OCDE, 1989. Les publications de l’OFCE à finalités annuelles, sortes de petits rapports sur les comptes de la nation, contiennent des relevés statistiques très utiles. Celles du CEPII également.
1.1 La croissance du produit et du bien être matériel
Par rapport à la fin du XIXème siècle
Source : Carré Dubois, Malinvaud, La croissance française, Le Seuil, 1972, p.34. |
Les taux de croissance après
1949 ont été supérieurs à ceux réalisés à la fin du XIXème siècle dans
la plupart des pays développés. Ce n’est pas le cas pour les Etats-Unis.
Pour ce qui concerne ces diverses économies, voici le complément suivant :
Source : Fitoussi, Le Cacheux, Revue de l’OFCE, n°22, janvier 1988, p.137. |
Le sous intervalle 1961-1967 constitue
l’apogée de ce mouvement de croissance, dont le ralentissement est très
sensible à partir de 1974. Ce que montre, notamment, le graphique ci-dessous,
extrait de Bernard Rosier et Pierre Dockès, Rythmes économiques, Crises et Changement
social, Une perspective historique, Maspero, 1983, p.197.
La croissance du revenu par tête
Source : Maddison, in Daniel Cohen, Les infortunes de la Prospérité, Julliard, p. 67 |
Située dans la durée, la croissance
du revenu par tête au cours des années 1950-1973 apparaît comme étant
remarquable en raison de sa généralité et de son ampleur. C’est l’un des
facteurs explicatifs du caractère envieux de l’appréciation portée sur les
années de l’après-guerre. Les séries sur la variation annuelle de
consommation globale des ménages confortent cette impression. On perçoit le
contraste entre les années 1950-1970 et les années actuelles.
La consommation des ménages (volume), taux annuels
Source : Malinvaud et alii, p.314, Rapports sur les Comptes de la Nation 1998, Hypothèse 1999. |
1.2 L’évolution des prix
Prix à la consommation finale
Le tableau ci-dessous est un résumé de
l’évolution des prix à la consommation des ménages dans plusieurs pays
industrialisés, pour l’intervalle considéré.
|
Taux annuel moyen de variation des prix de détail
Source : JF Eck, Histoire de l’Economie Française depuis 1945, A. Colin, Cursus, p.132 |
On retient l’accélération de l’inflation au cours de l’intervalle 1973-1985 (taux d’inflation dits à deux chiffres), puis sa décélération par la suite, avec les variantes repérables d’un pays à l’autre (modération des taux allemands, par exemple). Le graphique ci-dessous visualise les évolutions pour une partie de la période et des pays considérés (Source, Varoudakis, p.5).
1.3 Investissements, productivité, salaires réels, emploi
Le tableau ci-dessous, extrait de Rosier Dockès, p. 208, est un résumé synthétique intéressant de diverses évolutions, celles notamment de l’investissement, de la productivité du travail, du salaire réel et de l’emploi. Les calculs ont été effectués pour les deux "grandes branches" permettant d’étudier la dynamique du capitalisme : S1 ou biens d’équipement, S2 ou biens de consommation finale. Etablie sur longue période, cette statistique rend compte de la rupture économique propre aux années de l’après-guerre. On laisse au lecteur (à la lectrice) le soin d’en faire le commentaire, quitte à ce qu’il (elle) se reporte à l’ouvrage dont ce tableau est extrait.
Type de croissance et sections productives
|
Comparaison entre les périodes caractéristiques
du XXè siècle
SI : Section productive des moyens de production | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Taux d’investissement
Le graphique ci-dessous est extrait de Varoudakis, p.8. Il montre que le taux d’investissement à continué d’augmenter pendant les années où la crise économique devenait de plus en plus évidente. Le renversement de la tendance s’opère après 1975.
1.4 Evolution de l’emploi et du chômage (demandes d’emploi)
Les deux graphiques ci-dessous, extraits de
Insee première, n°486, septembre 1996 (article de Magali
Demotes-Mainard et Gilles Laguerre) (reproduit dans PE, n°2510-2511, p.9-12)
montrent l’évolution de l’emploi en France, croissant jusqu’en 1972-1973,
ainsi que des demandes d’emploi, lesquelles suivent une évolution
approximativement symétrique. Une approche plus complète intégrerait les données
démographiques à ces statistiques. En effet, à volume d’emploi constant, le
chômage varie en fonction de l’arrivée de nouvelles générations, plus ou
moins nombreuses, sur le marché du travail. Taux de chômage dans plusieurs pays
|
(en % de la population active)
(1) Allemagne unifiée à partir de 1993. |
Evolution de la durée annuelle du travail
|
Durée annuelle du travail par personne
dans plusieurs pays de l'OCDE, 1870-1996 (1)
(1)Y compris temps partiel. |
1.6 Taux de l’intérêt dans plusieurs pays, Taux réel de l’intérêt, taux d’épargne
1.7 Solde budgétaire
Il est conseillé de collectionner les statistiques et les graphiques rencontrés lors des lectures de l’année. Voici, dans cette leçon, un ultime graphique issu de Rosier, Dockès, p.232.